Musée du Quai Branly
Colloque en culture scientifique à Québec

Le financement des musées

Il y a plusieurs mois, cet article lu sur cyberpresse m'était resté en travers de la gorge. Sur le coup, je n'avais pas réussi à publier puisque je ne savais pas trop quoi en dire. L'impression générale (dans la population) étant qu'il manque tellement d'argent partout (notamment en éducation et en santé), il serait normal de «sacrifier» les musées puisqu'ils ne sont pas essentiels à la survie des gens.

Je l'avais donc gardé en banque.

Puis, Clément m'a envoyé cet autre article par Dedalus : Le Musée canadien de la nature se finance chez Talisman.

Encore une fois, j'étais mal à l'aise. Évidemment que je n'approuve pas que les musées soient financés par des entreprises ayant des cadavres dans leur placard. Mais, au-delà de ces dits cadavres, qu'en est-il du financement partiel ou total par le privé? Suis-je d'accord ou pas?

Voici quelques éléments de ma réflexion lié à certaines idées pré-conçues sur le financement privé des musées. Cette réflexion se limite au cas des musées d'État. Celui des «petits et moyens musées» soulève toute une autre série de questions.

Alors...

Financement privé = les concepteurs devront promouvoir ou éviter certains sujets

À la base, le souhait est que les musées aient toute leur liberté d'expression. Bien qu'il soit rare que des directives explicites soient données (de ne pas parler de quelque chose par exemple), il est probable que dans une certaine mesure, les concepteurs s'auto-censurent. Par contre, cette situation peut survenir lors de financement par le privé, par l'État, par des organismes publics ou une combinaison des trois. Les concepteurs empruntent plusieurs entourloupettes pour éviter ces situations : choix de l'organisation qui finance, choix des sujets abordés, choix dans la façon d'aborder les sujets (p. ex. : présenter les faits, les divers côtés de la médaille, le point de vue d'un expert) , choix dans les moyens utilisés pour aborder un sujet délicat (p. ex. : vidéo, texte, jeu), etc.

Cette idée pré-conçue de la perte de liberté demeure présente mais avec une ampleur moins importante que l'on peut se l'imaginer au départ. Quoi qu'il est vrai que le risque d'ingérence est plus grand avec un financement privé qui protège plus l'image projetée par l'organisation.

Certains peuples ont la tradition de contribuer à leurs organismes culturels (communément appelé mécénat) = le nôtre n'a pas cette tradition et la situation doit changer

Cette impression sous-entend que le financement privé est une forme de mécénat. Or, ce n'est pas exactement la même chose.

Dans le cas du mécénat, la personne ou l'organisme ajoute sa contribution au roulement normal d'un projet (musée ou autre) parce qu'il croit en la cause, parce qu'il souhaite dorer son image ou tout simplement parce qu'il souhaite bénéficier des réductions fiscales. Noble ou pas, dans le cas du mécénat, c'est l'organisme donateur qui choisit de poser son geste. Dans le cas du financement privé dont on parle présentement (i.e. dans les deux exemples d'articles que j'ai nommé précédemment), c'est une façon d'alléger la facture de l'État : l'État songe à permettre la privatisation de ses musées nationaux afin de les autoriser à aller chercher plus d'argent ou encore un musée national songe au financement privé pour compenser le manque d'argent donné par l'État. Dans le cas du financement privé, le musée va solliciter un organisme pour réussir à survivre ou à réaliser les projets avec l'envergure qu'il souhaite. Et ce, parce qu'il ne reçoit pas assez d'argent de son propre «boss», l'État.

Le mécénat est un bonus que l'on souhaite et que l'on est content de recevoir, mais qui ne peut se planifier à l'avance. Le financement (d'État ou dorénavant possiblement d'origine privée) doit faire partie des prévisions comptables.

Financement privé = plus d'argent que financement public (État)

Vraiment? Peut-on me montrer les chiffres? On parle bien de privatiser des musées d'État, n'est-ce pas? Juste pour le «fun», retournons la question : si l'État doit privilégier la santé aux musées, pourquoi les entreprises privées ne devraient pas faire de même?

Je ne crois pas que cette idée pré-conçue ait été nommée explicitement par le gouvernement, ni par les médias, ni par les entreprises privées. Pourtant, elle est sous-entendue. Comme si c'était une vérité qu'il n'est plus nécessaire de démontrer. Normal, il y a plus d'entreprises privées dans chaque État qu'il y a de gouvernements : partagez-vous le fardeau (le privé, i.e. à plusieurs), ce sera plus facile à porter que si je le fais seul (le gouvernement) . Puisque l'on se conforte lorsque l'on peut éviter de chiffrer les choses, il est plus simple de généraliser en disant : il y a plus d'argent chez le voisin (entreprise privée) puisqu'il fait des profits alors que moi, gouvernement, je n'en fait pas. Vous trouvez pas que ça fait un peu «le gazon est toujours plus vert chez le voisin»?

Financer les musées = enlever de l'argent à l'Éducation ou à la Santé

Par cette idée pré-conçue, on sous-entend que la survie des gens (de l'espèce!) dépend dans un premier temps de choses essentielles (santé et éducation) et que le reste (musées, cinéma, recherche, sport, livres, etc.) relèvent du luxe, du surplus que l'on s'accorde pour se faire plaisir. Cette idée est particulièrement sournoise.

Outre les vérités immuables que l'on meurt plus d'un cancer que du fait de ne pas visiter une exposition (ou d'aller au cinéma par exemple) ou encore que l'on s'assure un meilleur avenir en sachant minimalement lire qu'en sachant minimalement qu'est-ce que sont le théâtre, l'opéra et le ballet, il faut décortiquer cette idée pré-conçue. Surtout en ces temps-ci où l'on nous affirme qu'il faut faire des choix puisque les coffres de l'État ne débordent plus (ce qui n'est pas la même chose que de dire qu'ils sont vides!).

Alors, oui, le financement de l'Éducation et de la Santé sont essentiels. Ceci dit, est-ce que cela implique nécessairement que les autres ne sont pas, eux-aussi, essentiels? Est-ce que le manque de financement dans les hôpitaux implique que l'on doit nécessairement couper dans le financement des bibliothèques ou des musées (c'est un exemple parmi d'autres évidemment)?

Financer les musées = un gaspillage, au contraire d'autres domaines qui «rapportent» immédiatement (sous-entendu financièrement ou avec des effets immédiatement visibles)

L'idée que le financement des musées ne rapporte pas à la société est un leure incroyable. Des milliers de travailleurs contribuent à l'économie nationale : fabricants, fournisseurs, créateurs, administrateurs, etc. Tous ces gens génèrent des millions de dollars en activité économique. Ils ne visent pas les profits comme les entreprises privées, soit. Ils n'affichent pas leurs états économiques comme les entreprises cotées en bourses, soit. Ils ne produisent pas des objets qui demeureront sur une tablette ou seront vendus, soit. Ils ne règlent pas un problème immédiat tel l'opération d'une cataracte, soit. Ils ne constituent pas la base de la vie en société comme l'apprentissage de l'addition. Par contre, les musées contribuent à l'éducation nationale. Ils participent à l'activité économique nationale. Ils font partie des domaines qui permettent à une nation de se faire connaître des autres nations (aux côtés du cinéma, de l'art, de la science et de bien d'autres) notamment par le biais du tourisme, des expositions itinérantes, de l'enrichissement professionnel qu'ils suscitent chez les professionnels d'autres pays et d'ici. La création muséale propulse les sociétés vers des terrains qui encouragent la réflexion. L'action des musées n'est pas un gaspillage, parce que les musées ont le privilège et le poids de contribuer au développement d'une identité. Identité personnelle, mais également collective. Cette identité a besoin des retours dans le passé et des projections dans l'avenir pour se forger. Elle a besoin d'objets phares, d'idées clés et de réflexion complexes et synthétisées pour cheminer.


Alors, pourquoi l'État devrait continuer à considérer la culture comme essentielle? Pourquoi toute cette réflexion me pousse à croire qu'il est essentiel que l'État investisse aussi dans les musées, en parallèle avec les sacrés Éducation et Santé?

Les musées sont essentiels parce que (en vrac, pas nécessairement dans l'ordre d'importance et vous pourrez en ajouter d'autres) :

- ils constituent une forme d'apprentissage;

- ils contribuent à l'activité économique;

- ils stimulent la création tant chez les concepteurs (évidemment), mais surtout chez les visiteurs. Et l'on découvre de plus en plus l'importance de cette créativité pour le développement de toutes les sphères de la société;

- ils représentent le pays lors de circulations d'expositions et lorsque les touristes viennent découvrir notre pays;

- ils mettent en place les éléments qui forgent l'identité des peuples, de notre peuple. On parle alors de la conservation d'objets et de leur documentation et diffusion, mais également et surtout des idées identitaires véhiculées dans les expositions, activités éducatives, conférences et autres productions muséales.

Cette notion d'identité me semble présentement un des grands oubliés des «priorités gouvernementales». Et attention, pour moi, identité n'égale pas souveraineté ou fédéralisme. Ça n'égale surtout pas ça. La souveraineté ou le «sentiment fédéraliste» découle, ou pas, des éléments de notre sentiment identitaire. Notre identité, ce sont nos valeurs, ce sont notre histoire, ce sont nos sources d'inspiration, ce sont nos gestes, nos soupirs et nos espoirs.

Et, à mon sens, l'État est un meilleur agent pour promouvoir tout cela, que les entreprises privées.

Commentaires

Nadine Davignon

Merci Ana d'avoir tenté en quelques paragraphe de réfléchir sur une question aussi dense.

J'aimerais y ajouter un argument en faveur de l'État dans le financement des musées. À mon avis, le problème principal du financement privé est qu'il ne comporte aucune vision globale. Lorsqu'une entreprise a une politique de "mécénat", celle-ci accordera des fonds à un musée ou un projet à un instant choisi, dans des circonstances particulières, généralement sans connaissance du réseau muséal. Les entreprises n'ont pas pour mission de prendre soin de la société civile, de son passé, de son futur. Elles n'ont pas les outils pour organiser et effectuer leurs dons en fonction des besoins du milieu muséal ni d'équité régionale ou autre. Il serait dangereux de laisser une entreprise décider du patrimoine à conserver, des musées méritoires ou des sujets qui méritent une exposition.

Compte tenu de l'importance sociale des musées, leur financement devrait continuer de relever d'entités publiques, qui planifient avec une vision d'ensemble et qui rendent des comptes à la population.

Cela dit, rien n'empêcherait le gouvernement d'imposer une taxe culturelle aux entreprises, qui ne paient déjà pas leur juste part d'impôt...

Ana

Merci beaucoup Nadine pour ton commentaire. C'est vrai que le mécénat ne s'occupe pas de vision à long terme et surtout pas de développement de société. Un autre bon point pour le financement public.

Dis, tu le pars ton blogue? ;-)

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